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L' " Allemanisme " dans les livres d'histoire du socialisme.

 

 

Paul LOUIS

Histoire du Socialisme Marcel RIVIERE 1936 pages 153 à 157

André PHILIPP

Les Socialistes éd. Du Seuil coll. Politique 1967, page 25 à 27.

Georges LEFRANC

Le Mouvement socialiste sous la troisième république tome 1 1875-1920 Petite bibliothèque Payot 1977 pages 65 à 71

Claude WILLARD

Socialisme et communisme français éd. Armand Colin 1967 (Chapitre 5 " Un socialisme émietté " pages 62 à 67)

Pierre BEZBAKH

Histoire et figures du socialisme français éd. Bordas coll. " Les compacts " page 121-122


Paul LOUIS Histoire du Socialisme Marcel RIVIERE 1936 pages 153 à 157

 

LE PARTI OUVRIER : LES ALLEMANISTES

 

Durant les années 1880, le Parti Ouvrier avait contenu les tensions entre les espoirs réformistes de Brousse et le scepticisme révolutionnaire de la base ouvrière. Le programme de Brousse avait reçu le soutien de la majorité des adhérents parce qu'il était fédéraliste ; mais celle-ci ne partagea jamais son enthousiasme pour les élections municipales en tant que moyen de transformer le système capitaliste. L'élection de 9 conseillers municipaux membres du Parti en 1887 et les succès remportés grâce à l'alliance conclue avec les radicaux contre le boulangisme enhardit Brousse. En négociant en 1890 une alliance permanente avec les radicaux, il provoqua une rébellion de la base. Eliminant du Parti les politiciens broussistes, la majorité allemanistes en revint à une orientation révolutionnaire qui privilégiait l'action au sein des syndicats plutôt que l'action électorale. D'une manière propre au mouvement ouvrier français, la base révolutionnaire réaffirma son autorité sur une direction politique que sa participation au système politique rendait de plus en plus opportuniste.

La rébellion eût pour cause l'alliance avec les radicaux. Elu conseiller municipal en 1887 avec leur soutien, Brousse avait entraîné le Parti dans une alliance temporaire avec les radicaux qui fut avalisée tant que Boulanger représentait une menace pour la liberté. Après l'écrasement du boulangisme et la disparition de cette menace, le Parti fit le projet d'en revenir à sa position intransigeante. Toutefois, en 1890, sans consulter le Parti, Brousse et les autres conseillers municipaux négocièrent une alliance avec les radicaux, non plus comme une mesure de défense de la République, mais comme un moyen d'accroître le nombre des voix et l'influence du Parti. En outre, en tant que vice-président du Conseil Municipal, Brousse avait refusé de participer à une manifestation contre le Tsar, alors qu'il avait accepté d'accueillir un bataillon de marins qui avait participé à la répression de la Commune. Les groupes parisiens furent ainsi mis en alerte quant à la manière opportuniste dont Brousse exerçait sa direction politique.

Le chef des groupes parisiens était Jean Allemane, qui personnifiait l'expérience et les sentiments des militants de base. Adolescent récemment arrivé du Midi, Allemane avait été en 1862 un des organisateurs du syndicat des typographes. Sous la Commune, il fut administrateur dans le 5e arrondissement. Arrêté sur une barricade, il fut déporté en Nouvelle Calédonie. Après son retour en 1880, il se sépara des socialistes coopératifs et adhéra au Parti Ouvrier. Il travailla pour le Parti comme orateur, journaliste, syndicaliste, et fut son éternel candidat dans le quartier Folies-Méricourt. Avec la grandiloquence et l'éclectisme propres aux autodidactes, Allemane rédigea nombre d'articles et de discours porteurs d'un message révolutionnaire conséquent. En 1888, il mena la lutte contre Boulanger, rédigeant et imprimant Le Parti Ouvrier, le quotidien socialiste anti-boulangiste qui deviendra l'organe du Parti dans la Bataille contre Brousse.

Le conflit fut précipité en 1890 par la disparition de Chabert et de Joffrin, qui avaient servi d'intermédiaires entre le Parti et ses représentants élus. Pour remplacer Chabert, un club révolutionnaire nouvellement fondé désigna Jean Allemane, recevant le soutien de l'Union Fédérative du Centre, tandis que le club officiel désignait un broussiste, André Gély, avec le soutien du Conseil National. Soixante des quatre vingt-cinq groupes affiliés à l'Union soutinrent la candidature d'Allemane. Lorsqu'ils exigèrent la tenue d'un congrès national pour trancher le différend, le conseil national en organisa un à la hâte à Châtellerault, espérant pouvoir le contrôler grâce aux procurations de l'Ouest.

Le désaccord mit en évidence la question du contrôle par le Parti de ses élus. Les broussistes étaient d'avis que les élus devaient rendre des comptes à leurs électeurs plutôt qu'au Parti. Les allemanistes insistaient sur le contrôle exercé par le Parti en tant que garde-fou contre l'opportunisme électoral. Organisant son propre congrès régional, l'Union allemaniste s'érigea en arbitre de toutes les candidatures rivales et en mandant de tous les élus de la région. Franchissant un pas de plus dans sa lutte contre les broussistes, elle interdit la conclusion de désistements réciproques avec d'autres partis, et aux élus de siéger au conseil national. Quand à Châtellerault les broussistes décidèrent d'exclure les délégués des Ardennes, les allemanistes se retirèrent et convoquèrent une assemblée parisienne qui expulsa les broussistes et rétablit l'orientation révolutionnaire du Parti.

Sans modifier le programme du Parti, les allemanistes prirent des dispositions pour éliminer les tendances opportunistes et autoritaires qui s'étaient développées sous la tutelle de Brousse. Ils rétablirent la dénomination obligatoire de révolutionnaire pour le Parti, transformèrent le Conseil National en un secrétariatplus restreint et plus fédéraliste, et modifièrent le préambule afin de stipuler que l'action électorale n'était qu'un moyen d'agitation révolutionnaire et que la révolution pouvait " seulement résulter des efforts des ouvriers eux-mêmes ". Ils soumirent leurs élus à un contrôle plus rigoureux, exigeant d'eux qu'ils assistent aux réunions hebdomadaires du Parti, qu'ils lui rendent des services en tant que propagandistes, ainsi que le reversement de toutes leurs indemnités au Parti, qui leur donnerait pour vivre 4000 francs, soit l'équivalent du salaire d'un ouvrier professionnel. Redonnant le pouvoir à une fédération révolutionnaire de cercles et de syndicats ouvriers, la révolte des allemanistes contre les broussistes fit écho à celle des collectivistes contre Marx en 1872 ainsi qu'à celle des possibilistes contre Guesde en 1882.

 

Voulant corriger l'excès d'attention que Brousse portait aux élections, les allemanistes mirent l'accent sur l'action économique directe par le biais des syndicats, principaux instruments révolutionnaires dans le présent, et organes de gestion dans l'avenir. Empruntant l'idée aux anarchistes, ils devinrent les principaux avocats de la grève générale révolutionnaire comme méthode la plus directe de parvenir à l'abolition du salariat. Sans rejeter les prémisses du socialisme marxistes, ils ressuscitèrent la perspective d'un socialisme fédéraliste géré par une fédération des métiers et des communes ouvrières.

Le nombre des syndicats affiliés au Parti diminua au cours des années 1890,nonobstant son orientation syndicaliste. S'ajoutant aux autres querelles de faction datant de l'Affaire Boulanger, la scission avec les broussistes découragea l'adhésion des syndicats, en particulier du fait que plusieurs dirigeants syndicaux étaient des broussistes. Tandis que les principaux syndicats ouvriers continuaient d'assister aux congrès régionaux, seuls 10 restèrent effectivement affiliés au Parti : ferblantiers, tonneliers, dentellières, ouvriers en fleurs artificielles, teinturiers, polisseurs, tréfileurs, carrossiers, forgerons, ébénistes. Les divisions existant au sein du mouvement socialiste français empêchaient en fait toute société ouvrière désirant unir l'ensemble des membres d'une corporation d'adhérer à une des factions en présence, y compris au Parti Ouvrier.

Néanmoins, les allemanistes fournirent de nombreux cadres au mouvement syndicaliste qui émergea durant les années 1890 : L.Riom, Eugène Guérard, Hamelin, Joseph Braun, Clément Beausoleil, Pascal Faberot, Arthur Groussier, Albert Bourderon, Jean-Baptiste Lavaud, A.Baumé, Lhermite et d'autres encore. Ils prirent la direction des syndicats parisiens et des fédartions nouvellement formées comme la Fédération du Bâtiment, la Fédération Métallurgique, la fédération des Mouleurs en Métaux et le Syndicat National des Chemins de Fer.

Ils avaient également pris la tête des Bourses du Travail récemment créées. Alliés aux blanquistes et aux anarchistes, ils avaient renversé les administrateurs broussistes de la Bourse du Travail de Paris en 1891, puis avaient été à l'initiative de l'organisation d'une Fédération nationale des bourses devant servir de base à l'unité du monde du travail. Avec la tactique de la grève générale, ils furent à l'origine de la fondation de la C.G.T. et du mouvement syndicaliste révolutionnaire. Bien que constituant une importante minorité au sein de la C.G.T., ils acceptèrent de lui conserver son caractère de neutralité politique afin de sauvegarder l'unité du mouvement ouvrier. En subordonnant le Parti au syndicat, les allemanistes se placèrent en position de dépendance par rapport au mouvement syndicaliste alors en pleine croissance. Perdant toute capacité de guider le mouvement, ils lui abandonnèrent quelques-uns de leurs meilleurs militants.

Parce qu'ils subordonnaient la politique au syndicalisme, les allemanistes ne connurent pas avec les années 1890 une croissance électorale parallèle à celle des autres factions socialistes. Les possibilistes avaient négligé de faire de la propagande dans les provinces. Remédiant à cette négligence, les allemanistes envoyèrent leurs meilleurs orateurs dans toutes les régions de France et d'Algérie. Bien qu'ils aient compté des groupes disséminés dans presque toutes les régions, en particulier au sud-est de Paris, les seules fédérations importantes étaient celles de la Seine, de la Seine et Oise et des Ardennes. A Paris, ils échouèrent dans leur tentative de battre les conseillers broussistes des 17e, 18e et 19e arrondissements. En 1893, année marquée par un bond en avant du socialisme parlementaire, les allemanistes atteignirent le point culminant de leur influence électorale, recueillant dans le département de la Seine 50000 des 132000 suffrages socialistes, s'assurant 6 élus sur les 15 élus socialistes.

 

Bien que les allemanistes se soient battus avec force pour imposer des réformes immédiates au niveau local, ils utilisèrent avant tout leurs députés pour faire Ïuvre de propagande. Ceux-ci étaient très actifs pour défendre les ouvriers en grève et les syndicats. Le dirigeant des chapeliers parisiens, Faberot, se forgea une réputation à la Chambre pour ses violents éclats et ses fautes de langage fréquentes. Agissant sur mandat du Parti, les " cinq " allemanistes, Faberot et Toussaint (11e arrondissement), Groussier (10e arrondissement), Victor Dejeante (20e arrondissement) et Alexandre Avez (St Denis), furent les seuls à refuser d'adhérer à l'Union Socialiste, une coalition un peu floue regroupant 50 députés partisans d'un socialisme parlementaire. Quand, toutefois, 4 des députés et conseillers refusèrent en 1896 de reverser au Parti leurs indemnités, leur exclusion amena le départ de la Fédération des Ardennes et d'autres groupes de province, ainsi qu'une perte de 50% des suffrages lors des élections législatives de 1898. Dès 1900, la plupart des allemanistes, qui avaient perdu leur force électorale et presque toute leur vitalité antérieure, avaient, par opposition aux guesdistes centralistes, rejoint le nouveau Parti Socialiste Français de Jean Jaurès.

En fin de compte, les allemanistes ne surent pas concilier l'action électorale avec leur programme révolutionnaire. En tant que fédération de syndicats et de cercles ouvriers n'ayant pas de direction politique centrale, ils avaient une base organisationnelle et une base sociale trop réduites pour devenir un parti socialiste important. Etroitement centrés sur les ouvriers qualifiés à Paris et dans quelques autres villes éparses, les allemanistes n'attiraient guère les classes moyennes, les paysans, ou même les travailleurs de l'industrie. Au plan de l'organisation, ils ne pouvaient pas obtenir le soutien national dont jouissait le parti guesdiste centraliste. En se subordonnant aux syndicats, ils perdirent leur capacité d'influencer les directions syndicales. Avec le contrôle strict exercé sur les dirigeants et les élus et leur éthique ouvriériste, ils pouvaient difficilement rivaliser au plan électoral avec ces socialistes indépendants, dans leur majorité d'origine petite-bourgeoise, pour qui les victoires législatives de 1893 ouvraient la perspective de majorités socialistes futures. Au cours de la décennie 1890-1900, période de relative prospérité qui vit l'assemblée ouvrir ses portes aux socialistes, les guesdistes eux-mêmes abandonnèrent leurs aspirations révolutionnaires pour se tourner vers une stratégie socialiste exclusivement électorale. Aux yeux des ouvriers révolutionnaires, le socialisme politique, qu'il fut guesdiste ou réformiste, devint synonyme de politiciens opportunistes n'ayant plus à rendre de comptes à leur base ouvrière. Se révoltant contre ce socialisme parlementaire, la plupart des ouvriers révolutionnaires, tournant le dos à l'action politique, investirent leur énergie dans le syndicalisme révolutionnaire.

 

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Georges LEFRANC Le Mouvement socialiste sous la troisième république tome 1 1875-1920 Petite bibliothèque Payot 1977 pages 65 à 71

Entre la centralisation autoritaire du guesdisme et l'organisation trop lâche du broussisme, était-il possible de trouver un juste milieu ? Jean Allemane le tenta.

Dans la série des grands fondateurs du socialisme français, il occupe une place à part : il est le seul alors, avec Malon, à être un ouvrier authentique.

Il est né le 25 août 1843 à Boucon-en-Sauveterre, dans les Pyrénées centrales, où son père était marchand de vin. Il fréquente l'école jusqu'à 10 ans ; puis il commence à travailler à Paris dans l'imprimerie. L'action syndicale, alors à ses débuts, l'attire ; dès 1862, il adhère à la Chambre syndicale des typographes. Il participe à la Commune ; s'il échappe à la mort, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité et envoyé à la Nouvelle-Calédonie d'où il tente vainement de s'évader en 1876.

Libéré par l'amnistie, il rentre en France ; l'Intransigeant de Rochefort, qui abrite toute une équipe de communards, l'utilise comme metteur en pages. Il rejoint d'abord le Parti ouvrier de Guesde, puis suit Brousse à la Fédération des Travailleurs socialistes.

Avec quelques camarades, il monte une petite imprimerie à laquelle il donne une forme coopérative. Il éditera notamment les comptes rendus des Congrès syndicaux que lui confient les militants du mouvement syndical, avec lesquels il est en excellents termes.

Un de ses lieutenants, Arthur Groussier, a tracé de lui, beaucoup plus tard, ce portrait :

" Ce n'était pas, autant que je puis me rappeler, un orateur de Congrès. Mais c'était un remarquable orateur de réunion publique, avec un langage passionné, un peu rude, qui enthousiasmait les masses populaires É Un véritable ouvrier d'allure, de pensée, parlant à d'autres ouvriers, en employant les expressions de leur langage, ce qui produisait un grand effet. "

Ceux qui l'ont entendu dans ces années 1890 qui marquent le point culminant de son action ont été frappés à la fois par le caractère sentimental de son socialisme &endash;qui n'avait rien de la froideur du socialisme scientifique- et par son effort personnel de culture qui traduisait, de la part de ce manuel, une volonté d'apprendre et de savoir, révélatrice de ce qui pouvait se trouver de capacités intellectuelles dans les profondeurs des masses populaires.1

 

Dès 1888, Allemane crée, en face de l'hebdomadaire le Prolétariat, organe officiel de la Fédération des Travailleurs socialistes, le Parti ouvrier qui adopte une attitude plus nettement antiboulangiste. D'où vient l'argent ? De fonds privés, dit Allemane qui avait sans doute des liaisons maçonniques. De la Préfecture de police, lance Brousse, ce qui est fort peu vraisemblable.

Sur ces premières polémiques se greffent des oppositions de doctrine. Ariès Sacré publie dans le Parti Ouvrier un article sur " la mine aux mineurs " qui ne pouvait qu'être agréable aux syndicalistes révolutionnaires. Brousse proteste dans le Prolétariat :

" La propriété corporative alors ? Le monopole professionnel ? Et la propriété collective que réclame notre programme, qu'en faisons-nous ? " (30 avril 1890).

 

Allemane est soutenu par l'Union du Centre, Clément et Faillet ; Brousse a pour lui la majorité du Comité central, Lavy, Prudent Dervillers. Finalement, pour essayer de prévenir une scission, on décide d'un commun accord de tenir un Congrès à Châtellerault. Il va au contraire amener une rupture définitive.

 

Dès l'ouverture du Congrès de la F.T.S.(9 octobre 1890), un violent incident se produit au sujet des mandats 2 de la délégation des Ardennes, favorable à Allemane (qui n'est pas encore arrivé à ce moment). Brousse les fait invalider. J.-B. Clément et Faillet se retirent, avec les délégués de 50 groupes ou syndicats. Le Congrès prononce alors l'exclusion d'Allemane, J.-B. Clément, Faillet et de tous ceux qui les suivront. 3

Le 21 octobre 1890, les exclus et leurs amis constituent le nouveau Parti ; il prend le titre de Parti socialiste ouvrier révolutionnaire (P.O.S.R.). Le manifeste qu'il lance dénonce l'électoralisme et les politiciens. Ce nouveau Parti veut :

 

" reprendre avec une ardeur nouvelle l'Ïuvre de propagande socialiste et d'organisation ouvrière qui avait été sacrifiée aux combinaisons politiques et électorales ; et cette Ïuvre de reconstitution qui intéresse surtout les travailleurs, il s'efforcera de l'accomplir avec les seuls intéressés, les travailleurs eux-mêmes, à l'exclusion des politiciens ".

 

Les semaines suivantes voient le P.O.S.R. et le F.T.S.F. s'affronter pour la double succession de Joffrin à Clignancourt et de Chabert à Combat .

 

Pour la succession de Joffrin, à Lavy, candidat de la Fédération, s'opposent quatre candidatures qui vont disperser les voix ouvrières et socialistes : celles de Lissagaray, républicain socialiste, de Charles Longuet, radical socialiste, de l'ouvrier chapelier Dejeante, candidat du Parti ouvrier, et de Roque, socialiste révolutionnaire.

 

Le premier tour donne 2.343 voix à Lavy, qui vient en tête, 2.045 à Lissagaray, 1.143 à Longuet, 1.069 à Dejeante, 685 à Roque et 712 à un candidat boulangiste (16 novembre 1890).

 

Au second tour, Lavy l'emporte sur Lissagaray (3.220 voix contre 2.121) &endash; mais Dejeante s'est maintenu et a conservé 788 voix. La campagne a été d'une grande violence.

 

Pour la succession de Chabert, André Gely candidat de la Fédération distance Pieron, candidat du Parti ouvrier (1.244 voix contre 518) et Camélinat (454 voix). Pieron, en se maintenant, fait élire le candidat boulangiste arrivé en tête dès le 1er tour (1.980 voix contre 1.756 à Gély et 402 à Pieron).

 

A la différence de la Fédération des Travailleurs socialistes, le P.O.S.R va tenir régulièrement ses Congrès nationaux dans les années suivantes :

 

10e Congrès à Paris du 21 au 25 juin 1891 ;

 

11e Congrès à Saint Quentin du 2 au 9 octobre 1892 ;

 

12e Congrès à Dijon du 14 au 22 juillet 1894 ;

 

13e Congrès à Paris le 29-30 septembre 1895 ;

 

14e Congrès à Paris les 24-25 septembre 1896 ;

 

15e Congrès à Paris du 26 au 30 septembre 1897.

 

Au lieu du Comité national de la Fédération, qui avait soulevé tant d'objections, un Secrétariat général, composé de 6 membres par Fédération régionale, est organisé.

 

Sur plusieurs points, le P.O.S.R. n'entend pas faire Ïuvre de nouveauté : il accepte, en la modifiant légèrement, la formule marxiste :

 

" L'émancipation des travailleurs ne peut qu'être l'Ïuvre des travailleurs eux-mêmes "

 

Pour lui, les formules coopératives et mutuellistes sont dépassées.

 

" Les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à réaliser pour tous, l'égalité et, par elle, la véritable liberté. "

 

Il n'y a pas d'autre moyen pour réaliser " l'émancipation complète de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, de race et de nationalité que la socialisation des moyens de production " ; ainsi on s'acheminera " vers une société communiste dans laquelle chacun, donnant selon ses forces, recevra selon ses besoins. "

 

En face des partis politiques bourgeois, il faut créer et maintenir un parti politique distinct, fondé sur la " distinction des classes " 4.

 

L'action révolutionnaire tendant à la conquête des pouvoirs est indispensable. Mais alors que les guesdistes ne songent guère qu'à la conquête de l'Etat, les allemanistes comme les broussistes envisagent, ne serait-ce qu'à titre de propagande, la conquête du département et de la Commune.

 

Comme les broussistes, les allemanistes accordent une importance particulière à l'action municipale ; ils parlent même de " socialisme municipal ", ils préconisent une action énergique en ce sens :

 

" L'acte préparatoire indispensable à la réalisation des mesures qui doivent nous conduire à la transformation sociale est incontestablement la prise de possession à bref délai, par les travailleurs organisés, du pouvoir municipal dans toutes les communes de France. Cette étape franchie, les travailleurs marcheront d'un pas sûret rapide vers leur libération définitive. " (Motion de Dijon, 1894)

 

Le Congrès de la Fédération du Centre dès 1892 avait adopté un programme municipal précis comportant :

 

1° La transformation en services publics communaux ou départementaux des monopoles des grandes compagnies (omnibus, tramways, bateaux, eau, gaz, etc.), tous ces services devant fonctionner désormais sinon gratuitement, au moins à prix de revient.

 

2° L'établissement d'industries municipales, la création de greniers, minoteries, boulangeries, pharmacies et services de santé ; l'ouverture de bazars, la construction de maisons salubres, le tout à titre municipal, pour combattre les spéculateurs au profit des travailleurs.

 

3° L'éducation et l'instruction intégrales de tous les enfants.

 

4° La généralisation des bourses de travail.

 

5° L'intervention obligatoire de la Commune dans les questions du travail.

 

Tout cet aspect de l'allemanisme prolonge le broussisme.

 

Mais le P.O.S.R. n'en a pas moins une profonde originalité. Il accorde au mouvement syndical une attention plus grande encore que les broussistes. Au Congrès de 1891, il vote un texte en faveur de la grève générale :

 

" Il est nécessaire, dit la motion, d'envisager l'éventualité d'une immense levée de travailleurs qui, par la grève générale nationale et internationale, donneront une sanction aux grèves partielles et affirmeront ainsi plus énergiquement leur droit à la vieÉ Cette grève générale doit être subordonnée à un mouvement syndical accentué qui, donnant le dénombrement de nos forces, nous permettra d'escompter la victoire. "

 

Plus tard, Léon Blum reprochera à l'allemanisme d'avoir subordonné l'action politique à l'action syndicale et critiquera même l'obligation faite aux membres du P.O.S.R. de se syndiquer. Le P.O.S.R. cherche cependant à voir au-delà de la grève victorieuse. Le Congrès de 1896 envisage de dresser l'état des ouvriers de chaque profession, afin de déterminer les ressources et les besoins de chaque région, en liaison avec les syndicats et les coopératives.

 

D'autre part, le P.O.S.R. s'affirme plus vigoureusement antimilitariste que les autres formations socialistes. Il dénonce les armées permanentes comme " une cause de ruines, de misère et de menaces de guerre ", comme un " instrument terrible entre les mains des ennemis du peuple ", comme " une école de démoralisation, de servitude et de massacre " où se recrutent les fauteurs de coup d'Etat et les fusilleurs du peuple. Il affirme qu'elles n'ont jamais sauvé aucun pays sans les secours des " Légions populaires ". En conséquence, le P.O.S.R. demande la suppression des armées permanentes et leur remplacement par l'armée du peuple.

 

Autour d'Allemane se sont rassemblés, en dehors de J.-B. Clément, de J.-B. Dumay, ancien ouvrier du Creusot, député de Paris XXe et de Faillet, instituteur et conseiller municipal de Paris, le cheminot Barabant, futur maire de Dijon, le tonnelier Bourderon, qui sera secrétaire de Fédération à la C.G.T. et participera à la conférence de Zimmerwald en 1915 ; l'électricien Charlot ; le chapelier Dejeante, futur député de Paris; le tailleur de pierre Renou, les dessinateurs Groussier et Bernard, le céramiste Lavaud ; les militants coopérateurs Ponard (du Jura) et Héliès (de l'Indre), l'employé de banque Avez qui sera député de Levallois, Besombes qui sera conseiller municipal de Paris.

 

Malgré le titre du journal et du Parti qui se proclament l'un et l'autre ouvriers, des intellectuels aussi adhèrent : deux anciens normaliens Lucien Herr et Charles Andler, un étudiant en médecine Fauquet (qui deviendra plus tard chef du service de la Coopération au Bureau International du Travail), Philippe Landrieu qui sera l'un des collaborateurs de Jaurès à l'Humanité, l'ingénieur Robert Louzon.

 

Faut-il mettre tous ces noms d'intellectuels sur le même plan ? Il est probable que l'un parmi eux a joué un rôle décisif, encore que discret. C'est Lucien Herr.

 

Né en 1864 à Altkirch, entré à l'Ecole Normale Supérieure en 1883, agrégé de philosophie en 1886, Lucien Herr avait, après sa sortie de l'Ecole, voyagé en Allemagne et en Russie ; puis, en 1888, il avait demandé et obtenu le poste de bibliothécaire de l'Ecole Normale Supérieure où il devait demeurer toute sa vie, entrant en contact avec 38 promotions successives.

 

Quand est-il venu au socialisme ? Probablement très tôt, écrit Andler, qui le suivait d'un an à l'Ecole Normale : " en 1889 au plus tard ". Soit 3 ans après sa sortie de l'Ecole normale, un an après sa nomination comme bibliothécaire. Qu'a-t-il choisi ? Ni le parti de Jules Guesde &endash;dont il n'accepte pas la " tyrannie "- et de Lafargue, dont l'insuffisance scientifique est à ses yeux scandaleuse ; ni le parti d'Edouard Vaillant qui inspire le respect, mais dont la croyance aux " journées " apparaît dépassée. Il a opté pour Allemane, " parce qu'il était de pure extraction ouvrière et parce que son programme comportait une doctrine alors nouvelle qui fut combattue vingt-cinq ans par le socialisme allemand : la doctrine de la grève générale 5. "

 

C'est Herr qui a amené Andler au P.O.S.R. Il a amené aussi sans doute Fauquet et Landrieu. Pas un instant, il ne s'agissait pour ces jeunes intellectuels (Herr a en 1890 25 ans) de solliciter des mandats électoraux. Pour ne pas influencer leurs camarades de groupe, et peut-être aussi pour déjouer les indicateurs de police, ils s'inscrivent sous des pseudonymes. Herr était Pierre Breton. Cette absorption dans la masse satisfait leur besoin d'action anonyme. Ils ne viennent pas pour autre chose que pour servir. Ces jeunes intellectuels, comme les jeunes intellectuels russes, conçoivent leur présence comme permettant une éducation mutuelle. Quarante années plus tard, Andler écrira :

 

" Je n'ai jamais oublié l'impression réconfortante que m'ont fait ces hommes 6 ni l'admiration que j'ai eue pour euxÉ Les réunions hebdomadaires de ces groupes d'études donnaient une éducation qui ne s'est pas maintenue en une période qui ne distingue plus entre la propagande et l'éducation. 7

 

1 Comme beaucoup d'autres, Allemane est convaincu de l'imminence de la révolution. Il déclare en 1888 : " La bourgeoisie est arrivée à sa dernière nuance, à sa dernière espérance. Elle n'a plus qu'une chose à faire : reconnaître qu'elle est impuissante et se laisser convaincre qu'elle est réfractaire à tout progrès &endash; ou marcher avec le peuple. "

 

2 Parce qu'ils étaient signés du secrétaire de la Fédération et non du secrétaire de chaque groupe.

 

3 Commentant cette scission, Léon Blum écrivait : " La rupture eût été évitée aisément si elle n'avait été, de part et d'autre, désirée, voulue, préparée. Les incidents personnelsÉ avaient été grossis, dénaturés. La confiance et la bonne volonté réciproque les eussent rapidement réduits à leur portée juste. " (Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes).

 

4 Ces citations sont extraites du programme voté au Congrès de Saint Quentin (1862).

 

5 Charles Andler, vie de Lucien Herr (Rieder, Paris 1932),p.91.

 

6 Il cite le typographe Marc Bassand et le tailleur de pierres Victor Renou.

 

7 Charles Andler, Ibid (p.94)

 

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Pierre Bezbakh Histoire et figures du socialisme français éd. Bordas coll. " Les compacts " page 121-122

 

Les possibilistes (de 1890 à 1901)

 

Tandis que renaît l' "Internationale ", la fédération des travailleurs socialistes de France " possibiliste " se déchire lors de son congrès de Châtellerault qui s'ouvre en octobre 1890. Pourtant, à cette date, cette FTSF est le parti socialiste le mieux implanté de France : il a deux députés à l'Assemblée nationale, Joffrin et Dumay, et neuf élus au conseil municipal de Paris. Il contrôle la Bourse du travail de la capitale et dispose de fédérations puissantes dans les Ardennes, le Massif central, l'Ouest notamment. Il compte dans ses rangs des personnalités marquantes, comme P.Brousse, vice-président du conseil de Paris, J.Allemane,J-B. Clément. Il bénéficie aussi d'une certaine notoriété pour avoir participé activement à la lutte victorieuse contre le boulangisme.

 

Mais la FTSF souffre aussi de ce dernier succès qui l'a éloigné des revendications strictement populaires, de la concurrence exercée par les guesdistes du Parti Ouvrier Français (POF), et d'une opposition interne qui prend de l'ampleur une fois passé le danger boulangiste. Deux tendances se précisent, en effet : l'une, animée par P.Brousse, représentant les élus, cherche à privilégier la stratégie et les allainces électorales et prend des positions publiques parfois éloignées de celles du parti ; l'autre, celle de J.Allemane, rappelle que les élus sont aux ordres du parti, et réclame une stricte application du " mandat impératif ". Les broussistes répondent que les élus doivent nécessairement disposer d'une certaine autonomie et qu'ils sont autant responsables devant leurs électeurs que devant le parti, alors que les allemanistes prétendent leur mettre une " muselière " et les contrôler totalement.

Après plusieurs réunions houleuses d'avant-congrès, la rupture entre ces deux conceptions opposées du rôle du parti et du parlementarisme est consommée à Châtellerault. Grâce à une manÏuvre de procédure les broussistes, bien que minoritaires, l'emportent et excluent Allemane et Clément. Ils conservent la main-mise sur la FTSF, et sur son journal, le Prolétariat.

 

Les allemanistes.

 

Les allemanistes fondent alors le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) et n'auront de cesse de critiquer, dans le Parti ouvrier, la confiscation du suffrage universel par la caste des élus, de rappeler la primauté de la base ouvrière sur ses représentants et le rôle de la grève générale dans la lutte de classes, d'affirmer que les élections ne sont qu'un moyen en vue d'une fin révolutionnaire et non une façon de satisfaire des ambitions personnelles.

 

En 1893, le POSR obtient cinq élus aux élections législatives et exerce une influence importante sur les syndicats ouvriers. Il constitue, en effet, l'alternative à ceux qui refusent le marxisme du POF, l' " aventurisme " blanquiste du Comité révolutionnaire central, et s'inquiète également du " carriérisme " des élus de la FTSF ou de celui de socialistes indépendants comme Jaurès, Millerand ou Viviani.

 

L'allemanisme constitue ainsi une version authentique et originale d'un socialisme anti-autoritaire, hostile à la stratégie de conquête de l'appareil d'Etat préconisée par les marxistes, devenus ou non sociaux-démocrates. Ils se déclarent " adversaires acharnés des propagandistes d'un collectivisme d'Etat qui serait plus terrible que l'Etat ploutocratique nous régissant ", annonçant ainsi la future critique du stalinisme.

 

Prêchant la révolution par en bas, prônant la priorité aux luttes économiques sur le terrain, affirmant un antimilitarisme et un antipatriotisme radical, l'allemanisme se situe bien dans la tradition anarchisante du socialisme français et constitue une sorte d' " anti-guesdisme de gauche ". En outre, le POSR défend à chaque occasion les valeurs républicaines, comme au moment de l'affaire Dreyfus, et s'il condamne le parlementarisme de Jaurès, il sait aussi se défendre contre les guesdistes, en particulier quand Jaurès soutient l'entrée de Millerand au gouvernement. D'ailleurs, le maître de Jaurès, Lucien Herr, était allemaniste, et Jaurès reprendra l'idée de grève générale pour s'opposer à la guerre. La pensée allemaniste exercera également une influence sur le syndicalisme révolutionnaire, reprenant ses idées d'indépendance par rapport aux élus politiques, et situant la lutte des classes sur le terrain économique d'abord.

 

En tant que parti, le POSR souffrira de nouvelles divisions, en partie causées, par son excès de " démocratisme " conduisant à une scission en 1896 : une partie des membres fondent l'Alliance communiste( AC), qui rejoindra en 1901 le Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR) néo-blanquiste d'Edouard Vaillant et le Parti ouvrier français de Jules Guesde, pour constituer le Parti socialiste de France. D'autres allemanistes gagneront les rangs de la CGT (tels Bourderon, Guérard, Lévy), et d'autres enfin finiront par s'allier aux " indépendants " et aux derniers fidèles de la FTSF pour créer le Parti socialiste français en 1902.

 

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André PHILIPP Les Socialistes éd. Du Seuil coll. Politique 1967, page 25 à 27.

 

Une tendance très proche (de Benoît Malon) est celle des Allemanistes ; nous avons vu qu'ils s'étaient séparés des broussistes au congrès de Châttelerault, parce que le groupe possibiliste parisien s'était, à leurs yeux, trop compromis dans l'action politique nationale, perdant le contact avec la base ouvrière de la province. Le premier congrès du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, tenu à Paris en juin 1891, comptait des délégués des cercles d'études sociales, mais aussi des syndicats locaux, qui allaient se retrouver bientôt dans la Fédération des Bourses de Travail ; dans la structure du Parti, il supprime le comité national broussiste, remplacé par un secrétariat administratif dépourvu de toute autorité, simple appareil enregistreur destiné à servir d'intermédiaire entre les Fédérations ; le secrétaire, nommé pour deux ans, n'est pas rééligible ; sa mission est uniquement administrative, " il ne peut, sous aucun prétexte, apprécier un acte général "

 

Si le parti est décentralisé, les élus sont placés sous sa tutelle ; délégués du Parti dans les Assemblées, ils doivent se borner à l'exécution de leur mandat, dont ils sont responsables devant leur Fédération.

C'est qu'Allemane, ancien ouvrier typographe, ancien combattant de la Commune, se dressait contre toute forme d'autoritarisme ; après s'être opposé aux théoriciens marxistes, il reprochait à Brousse et à ses amis de se constituer en une étroite coterie, séparée des travailleurs. Plus encore que les possibilistes, il se méfiait de l'État centralisateur, affirmant la nécessité de l'émancipation des travailleurs par eux-mêmes, là où ils travaillent (action syndicale) et là où ils vivent (action communale). C'est à la base qu'il importe de créer les premiers organes de la société future, au lieu de réclamer l'intervention des pouvoirs publics ; c'est à la commune à réglementer le travail, fixer un salaire minimum, assurer l'instruction, etcÉ Le congrès de 1894 déclare : " L'acte préparatoire indispensable à la transformation sociale est la prise de possession par les travailleurs organisés, du pouvoir municipal ", et " La société future aura pour organe les communes libres, maîtresses absolues de leur administration, fédérées régionalement, nationalement et internationalement pour les intérêts communs ".

 

Ce qui caractérise le mouvement allemaniste, c'est son caractère authentiquement ouvrier, son austérité égalitaire, l'anonymat du dévouement, et l'accent mis sur la formation intellectuelle des travailleurs, ainsi que son internationalisme et un antimilitarisme farouche, qui l'amènera à s'engager sans réserve dans l'affaire Dreyfus. Aussi ce Parti, le plus fondamentalement prolétaire, va-t-il attirer des intellectuels humanistes comme Lucien Herr, Charles Andler, Louzon et fauquet (du mouvement coopératif). Allemane définit au mieux sa position lorsque, s'opposant à Guesde, il dit : " Le Parti socialiste guesdiste est, avant tout, une hiérarchie disciplinée ; le nôtre est un groupement volontaire et libre d'hommes réunis par la confiance, non par l'obéissance. "

 

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Claude WILLARD Socialisme et communisme français éd. Armand Colin 1967 (Chapitre 5 " Un socialisme émietté " pages 62 à 67)

 

 

 

Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (Allemaniste)

 

 

 

L'allemanisme, comme le vaillantisme, se situe au confluent de traditions révolutionnaires et de courants socialistes multiples, parfois contradictoires.

 

Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (P.O.S.R.) place son programme sous un triple patronage : le Manifeste des égaux (1796), le Manifeste du Parti communiste (1847) et surtout le Manifeste de l'Association internationale des travailleurs (1864). Mais à ses patrons Babeuf et Marx, le parti n'emprunte guère que quelques formules révolutionnaires. Fondamentalement, l'allemanisme perpétue deux traditions : les traditions hébertistes et communarde, et puise à la source idéologique du proud'honisme, sous sa double variante réformiste et anarchiste. Enfin, " parti ouvrier " et fier de l'être, il reflète &endash;et accentue- certaines tendances du mouvement ouvrier contemporain : le respect sacro-saint pour la spontanéité, pour l'instinct révolutionnaire et socialiste du prolétariat, un vif mépris à l'égard des " idéologies ". Au total, un édifice doctrinal hétéroclite et fragile.

 

De leur passé broussiste, les allemanistes conservent, intacte, la foi dans le socialisme municipal, dans la théorie des " services publics " et reprennent, presque textuellement, les programmes (législatif, municipal) de la F.T.S. Mais ils habillent ce réformisme d'un manteau révolutionnaire : ils s'affirment " parti d'action révolutionnaire ", fondé sur " la distinction des classes " et ayant pour fin l'instauration du communisme.

 

L'héritage communard et l'empreinte du bakouninisme inspirent à l'allemanisme plusieurs thèmes essentiels de doctrine, de propagande et d'action :

 

1) Un antimilitarisme militant, nourri des souvenirs de la répression versaillaise, antimilitarisme qui explique l'intervention précoce et résolue des allemanistes dans le camp dreyfusard.

 

2) Un antiparlementarisme virulent : le peuple, par la législation directe, doit exercer sa pleine et entière souveraineté 1 .

 

3) Le prolétariat, aux lendemains de la révolution, loin d'instituer sa dictature, créera une fédération de communes libres, où l'État fera place " à la seule administration des choses ".

 

En bref, une contradiction étonnante et insurmontable entre des aspirations sincèrement, profondément révolutionnaires et une pratique volontiers réformiste.

 

 

 

Le P.O.S.R., comparé aux autres école socialistes, présente deux originalités frappantes : son ouvriérisme et son attitude à l'égard du mouvement syndical.

 

Les traditions plébéiennes de l'hébertisme, les souvenirs des temps héroïques du Second Empire (les candidatures ouvrières) nourrissent un ouvriérisme spontané, fait de dégoût à l'égard des " politiciens ", de méfiance vis-à-vis des " chefs ", de soupçonsenvers les transfuges de la bourgeoisie, des " docteurs-ès-socialisme ". Les animateurs du parti se glorifient d'être des manuels : Allemane n'est-il point le seul grand dirigeant socialiste de profession ouvrière ? Et le parti, doté d'une structure très centralisée, soumet les élus et les dirigeants à un contrôle très strict, tatillon.

 

Croyant à la supériorité de la lutte économique sur la lutte politique, les allemanistes accordent un rôle primordial aux syndicats, la meilleure des armes défensives et offensives du prolétariat :

 

1) Tant que survit le capitalisme, les syndicats permettent aux travailleurs de protéger leurs intérêts vitaux.

 

2) Pour abattre le capitalisme,les allemanistes brandissent le glaive de la grève générale des bras croisés, " seul moyen pour arriver à une transformation économique pour le bien-être de l'humanité toute entière ".

 

3) La révolution socialiste triomphante, les usines seront gérées non par l'État mais par les syndicats ouvriers qui, dès maintenant, ont pour mission d' "adapter les travailleurs au rôle qu'ils auront à jouer dans le système collectiviste ".

 

Cas unique dans le socialisme français, et au rebours des guesdistes qui subordonnaient étroitement, bureaucratiquement, le syndicat au parti, les allemanistes placent leur parti au service presque exclusif du syndicalisme.

 

 

 

Cette spécificité allemaniste, résultant pour une part de son recrutement, explique largement, à son tour, les zones d'enracinement du parti.

 

Le P.O.S.R. dispute au C.R.C. la clientèle des ouvriers révolutionnaires de la Seine. Des ouvriers artisanaux pour la plupart : chapeliers, ébénistes, tonneliers, ouvriers du bâtiment ; mais aussi de nombreux cheminots (dont un allemaniste, Guérard, dirige le syndicat national) et ouvriers métallurgistes. Les vieux quartiers révolutionnaires du Centre ( IIIe, Xe et surtout XIe arrondissements) constituent le grand donjon allemaniste, flanqué de plusieurs tours imposantes dans les arrondissements périphériques (XIVe,XXe) et dans les banlieues Nord et Est.

 

Les forces provinxciales du P.O.S.R., en dehors de quelques foyers isolés, sont groupées dans le quart nord-est de la France : les Ardennes, grâce à l'influence personnelle de J.B. Clément ; les départements labourés par les bakouninistes jurassiens : le Jura, le Doubs, l'Ain, puis, par extension, la Saône-et-Loire, la Côte d'or, l'Yonne.

 

Cependant, le P.O.S.R se disloque : à la suite d'une révolte d'élus, en 1896, il subit une grave hémorragie à Paris 2, bientôt suivie de la scission des Ardennes, du Jura et du Doubs. Dès lors, l'allemanisme tend de plus en plus à s'effacer, à se fondre dans le syndicalisme révolutionnaire dont il est, avec l'anarchisme, le promoteur essentiel.

 

1 L'antimilitarisme, la législation directe : deux points de convergence entre allemanistes et vaillantistes, cohéritiers de la Commune. L'antiparlementarisme rapproche les allemanistes des anarchistes ; mais les premiers, au contraire des seconds, participent " à titre de propagande " aux compétitions électorales.

 

2 Les scissionnistes constituent " l'Alliance communiste ", qui se fédère avec les vaillantistes.

 

 

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